Hôpital militaire Saint-Laurent Liège, Journées du Patrimoine, Amicale des Anciens.
Le portail du XVème siècle, la Vierge de Dom Rupert, le bâtiment du génie, le vivier, la maison de l'abbé, les bâtiments conventuels, l'Etat-Major de la province, le musée de l'amicale des anciens de l'hôpital militaire...
Les
origines:
Une trentaine de moines bénédictins arrivent en 1026 de Saint-Vanne de Verdun, et c’est en novembre 1034 qu’a lieu la consécration officielle du monastère.
Le prince-évêque Réginard dote la fondation d’importants revenus fonciers. Le donateur, à sa mort en 1037, aura l’honneur d’un mausolée devant le maître-autel de l’église.
L'église primitive, plusieurs modifiée au cours des siècles, a finalement été détruite en 1809.
Des fouilles, en 1966, ont mis à jour des vestiges gothiques, ainsi qu'une crypte ottonienne et des tombeaux d'abbés.
Dès le début, l’abbaye se distingue par sa contribution aux arts. Au milieu du XIème siècle, on compte des moines mathématiciens, hagiographes, computistes, poètes, compositeurs… On y enseigne aussi le latin aux enfants.C'est
de cette époque que date l'oeuvre
ci-contre, connue sous le nom de
«Vierge de Dom Rupert»
Il s'agit d'un haut relief de 92 cm sur 64, taillé dans du grès houiller liégeois, représentant la mère de Jésus assise sur un trône et allaitant son divin enfant.
Au départ, cette sculpture sert probablement de retable d'autel. Elle est alors richement polychromée et ornée de dorures.
La pièce visible au 3KDR n'est qu'une copie, l'original étant conservé au musée Curtius de Liège.
A l'époque, cette pierre passe pour miraculeuse; elle est vénérée afin d'obtenir le don d'intelligence.
Voici l'origine de cette légende:
A la fin du XIème siècle, un jeune enfant nommé Rupert est recueilli au monastère de Saint-laurent. Il y grandit «sans que son intelligence ne se développe avec son corps; son esprit, malgré les études, reste lourd et borné».
Un soir de 1096, agenouillé devant l'image de la Vierge placée dans l'oratoire de l'abbaye, notre simplet lui adresse une fervente prière pour solliciter les lumières qui lui font défaut. Il est immédiatement exaucé: son intelligence s'éveille, et à partir de cet instant, il sait interpréter les Saintes Ecritures mieux que personne, devenant l'un des moines les plus érudits de son temps.Dom Rupert, comme on l'appelle dès lors, se met à rédiger de nombreux manuscrits, dont une vie de saint Laurent. En 1121, il devient abbé de Deutz, en Rhénanie. Ses études théologiques et ses chroniques sont lues et appréciées dans tout le monde savant.
Un abbé renonçant à ses charges, un autre aimant le faste et endettant l’abbaye, un autre acculé à la démission par son évêque, un autre encore gérant les biens de manière catastrophique… La fin du XIIIème siècle et le début du XIVème conduisent à la faillite et à la vente massive de propriétés. La discipline monastique se relâche, et le nombre de moines diminue considérablement.
Le XIVème siècle est l'époque des papes d’Avignon, et la plupart des abbés originaires de France font peu pour le monastère.
Dès le début du XVème siècle, l'abbaye renaît de sa longue période de crise.
Une des personnalités marquantes de la première moitié de ce siècle est le moine Jean de Stavelot, copiste infatigable qui enrichit la bibliothèque du monastère de nombreux manuscrits, dont une chronique latine sur l'histoire de Liège.
L'époque bourguignonne:La seconde moitié du XVème siècle se caractérise par la domination bourguignonne.
Pour s’approprier la principauté de Liège, le duc de Bourgogne Philippe le Bon, en 1455, impose son neveu Louis de Bourbon comme prince-évêque.
Quand Philippe le Bon meurt, c’est son fils Charles le Téméraire qui lui succède. Les Liégeois tentent alors de se révolter, mais leurs milices, en octobre 1647, sont vaincues à Brusthem (Hesbaye) par l'armée du nouveau duc.
Les troupes bourguignonnes progressent vers Liège pour mâter définitivement la rébellion. Gui de Brimeu, seigneur d'Humbercourt, lieutenant du duc de Bourgogne, prend ses quartiers à l'abbaye de Saint-Laurent. Charles le Téméraire lui-même y loge cinq jours. Des négoviations avec des notables liégeois évitent l'affrontement: le duc reçoit les clés de la ville.
On dit que Clarles le Téméraire est entré à Liège par «une brèche entre les portes Saint-Martin et Sainte-Marguerite». Il faut rappeler que la cité, à l'époque, est protégée par un rempart, et que l'abbaye de Saint-Laurent est en dehors de cette enceinte. Le document ci-dessous ne date pas de l'époque bourguignonne (gravure de 1626), mais il illustre bien la situation:
En 1468, les revenchards liégeois se révoltent à nouveau, profitant que Charles le Téméraire est en guerre contre la France de Louis XI. Le duc entre dans «une rage qui confine à la folie». Le 27 octobre, son armée est aux portes de Liège. Le 28, les résistants liégeois incendient le quartier Sainte-Marguerite pour faire obstacle à l'avance de l'ennemi. Les moines de Saint-Laurent envoient une délégation aux maîtres de la cité pour que cette tactique de la «terre brûlée» épargne leurs possessions. Jaloux du privilège accordé, ce sont les habitants de Sainte-Marguerite qui viennent livrer aux flammes le quartier Saint-Laurent et les étables de l'abbaye.
Dans les jours qui suivent, après la vaine intervention des six cents Franchimontois, les hordes bourguignonnes se livrent au sac de la ville. Au pillage, succèdent le massacre des habitants puis l'incendie de la ville. L'abbaye de Saint-Laurent n'échappe pas au pillage. Le trésor, heureusement, a été mis à l'abri à Huy.
Puis la vie continue: un moine copiste raconte en latin la mise à sac de Liège par les troupes bourguignonnes.
Le
sac de Liège en 1468 (peinture de Barthélemy Vieillevoye, 1842,
Musée de l'Art Wallon, Liège).
Le
reliquaire de Charles le Téméraire (trésor de la cathédrale),
offert en 1471 à la ville de Liège, probablement pour se faire
pardonner de l'Eglise des massacres commis.
Après sa nomination en 1505, le prince-évêque Erard de la Marck choisit le séjour de l'abbaye de Saint-Laurent pour célébrer son triomphe par un banquet offert à ses proches. Prince généreux, humaniste raffiné, il est le promoteur de la Renaissance liégeoise.
Dans la première moitié du XVIème siècle, les abbés embellissent le monastère par d'importantes restaurations et la construction de nouveaux bâtiments.
Les moines de Saint-Laurent excellent dans bien des domaines artistiques: rédaction de manuscrits richement enluminés, décoration de la chapelle du château de Huy, contacts avec Erasme...
Les
guerres de religion:
Au XVIème
siècle, la Belgique, à l'exception de la principauté de
Liège, fait partie des Pays-Bas espagnols. C'est l'époque de la
Réforme, quand les chrétiens se divisent entre catholiques et
protestants. Le roi d'Espagne Philippe II, défenseur inconditionnel de
l'Eglise traditionnelle, combat les dissidents avec une sombre énergie,
vouant les hérétiques au bûcher avec l'aide la terrible
Inquisition.
En 1558, l'armée du redoutable duc d'Albe, envoyée aux Pays-Bas pour réprimer l'essor du calvinisme, traque les «gueux» de Guillaume de Nassau. Ceux-ci, dans leur fuite, veulent franchir la Meuse en passant par le pont des Arches à Liège, mais ils se heurent au refus des Liégeois, dont ils assiègent la ville.
Gravure représentant le pont des Arches aux XVème et XVIème siècles.
Guillaume de Nassau installe son état-major dans l'abbaye de Saint-Laurent. Après trois jours, il renonce à son projet, mais ses soldats pillent et incendient le monastère. Seule la bibliothèque échappe au désastre.
Les moines trouvent un abri dans le château de Kinkempois, une résidence secondaire de l'abbaye.
Ce portail du début du XVème siècle est un des rares éléments architecturaux qui ont échappé à la destruction de 1568.
L'abbé Oger de Loncin (1586-1633) est par excellence le prélat de la Contre-Réforme. Il contribue activement au renouveau de l'abbaye de Saint-Laurent.
Les Grignoux et les Chiroux:
Le début du XVIIème siècle, à Liège, est marqué par la lutte entre les Grignoux, qui exigent davantage de libertés communales, et les Chiroux, qui veulent le renforcement de l'autorité du prince-évêque.
En 1649, le prince-évêque Ferdinand de Bavière fait appel aux troupes allemandes pour stopper la rébellion. La vie à l'abbaye de Saint-Laurent est troublée par les milices liégeoises et les bombardements par les canons du général Otto von Spaar.
Dans les années 1650, pour mieux se protéger, l'abbaye se dote «d'un pavillon de guet sur les vignes, en Haute-Chevaufosse» (le haut de l'actuelle rue Monulphe).
Cette peinture anonyme de la tour de guet date de 1832. Au sommet, flottent les couleurs belge et française, probablement à l'occasion du mariage entre notre premier roi lépold et Louise-Marie, fille de Louis-Philippe, roi des Français .
Le
XVIIIème siècle:
Sur cette vue
de Liège au XVIIIème siècle, on distingue parfaitement
l'abbaye de Saint-Laurent:
Abbaye que voici dans toute sa splendeur au terme d'une période intense de reconstruction:
La révolution liégeoise:
Août 1789. La révolution éclate à Liège à l'instar de Paris le mois précédent. L'autoritaire prince-évêque François-Constant de Hoensbroeck feint de céder devant la foule en fureur, mais il réussit à s'enfuir et appelle à l'aide les princes allemands.
En novembre 1790, l'abbaye de Saint-Laurent loge l'état-major prussien venu rétablir l'ordre dans la cité. L'activité religieuse est perturbée, et l'occupant laisse une impressionnante note de frais.
En janvier 1791, le prince-évêque reprend ses fonctions, et les révolutionnaires s'exilent en France.
Pierre
Servais Lys, nommé en 1790, sera le dernier abbé de Saint-Laurent.
En novembre 1792,
le prince-évêque Antoine de Méan (Hoensbroeck vient de mourir
deux mois plus tôt) contraint l'abbé de Saint-Laurent d'accueillir
le comte d'Artois, frère cadet de Louis XVI (le futur Charles X), chassé
de France avec ses proches. Les moines sont troublés par les moeurs frivoles
de cette cour en exil, qui se sauvent au bout de vingt jours, à l'arrivée
des troupes françaises du général Dumouriez, le vainqueur
de Jemappes.
L'armée républicaine française entre à Liège par la porte Sainte-Marguerite, où la population se rue pour acclamer ses libérateurs.
Ces soldats sont épuisés, mal nourris, mal protégés du froid. Il faut ouvrier des hôpitaux pour soigner les blessés, les malades, les galeux, les vénériens... Les Bénédictins de Saint-Laurent doivent se résigner à l'installation d'un hôpital de campagne au rez-de-chaussée, y compris dans l'église et le cloître.
Un rapport de janvier 1793 signale la présence, à l'abbaye devenu dispensaire, de 657 patients. Il parle d'hygiène catastrophique, d'incompétence, de malpropreté, d'alcoolisme...
L'armée est en outre chargée de dresser un état détaillé des biens ecclésiastiques, pour le faire parvenir au Conseil exécutif de Paris. Les religieux tentent de mettre en lieu sûr leur argent et leurs objets précieux. Ils envisagent même de fuir.
La
Restauration:
Mars
1793. Victorieuses à leur tour, les troupes autrichiennes entrent dans
Liège.
Pour les moines de Saint-Laurent, ce retour à l'ancien régime
est un miracle. Redevenus maîtres chez eux, ils quittent leurs cellules
à l'étage et descendent dresser le bilan des dégâts.
Les «sans-culotte» et la «canaille liégeoise»
n'ont rien respecté, ils ont profané l'église et emporté
les ciboires. Dans les salles du rez-de-chaussée, c'est un vrai désastre:
paillasses éventrées et nauséabondes, aliments pourris,
murs salis, peintures abîmées, meubles cassés, crasse innommable.
Les Bénédictins font évacuer les décombres, nettoyer
les murs, restaurer le mobilier, procéder à des réparations
pour près de vingt mille florins...
La
période française:
Après la victoire
de Fleurus (26 juin 1794), l'armée française de Jean-Baptiste
Jourdan reprend Liège, que les Autrichiens évacuent le 27 juillet.
Les moines de Saint-Laurent, cette fois, n'ont pas courru le risque de rester à l'abbaye. Ils se sont dispersés dès le 20 juillet, beaucoup s'étant réfugié en Allemagne.
Les portes du couvent abandonné sont immédiatement forcées pour y réinstaller le dispensaire militaire de 1792. Les autorités françaises le baptisent l' «Hôpital de la Liberté».
En 1795, l'ex-principauté de Liège est intégrée à la France. Liège devient le chef-lieu du département de l'Ourthe.
Les années qui suivent voient les biens de l'abbaye démantelés. Beaucoup de richesses s'en vont «gonfler le trésor de la république», du moins celles qui ont échappé aux profiteurs organisés ou aux chapardeurs occasionnels. Le mobilier est cédé en vente publique, les livres sont déménagés à la Bibliothèque Nationale créée au palais, où règnent l'incurie et le vol.
Les bâtiments souffrent de ces années terribles. L'église, par exemple, se dégrade énormément; elle devra être abattue en 1809. En 1797 déjà, les cloches ont été descendues et entreposées à Sainte-Agathe, puis au palais; elles ont fini par être vendues au poids comme métal non ferreux!
En 1802, le génie dresse un plan d'aménagement des lieux. En 1810, la propriété des bâtiments est attribuée à la municipalité, mais l'armée s'en réserve la location.
En 1814, on dénombre à Saint-Laurent jusqu'à sept cent cinquante patients de diverses nationalités. Le phénomène est du à la présence à Liège des troupes coalisées contre Napoléon. A l'hôpital, Russes, Prussiens, Autrichiens, Suédois, Hollandais, Brémois, côtoient une cinquantaine de soldats français considérés comme prisonniers de guerre.
En 1815, la bataille de Waterloo amène son lot de blessés, principalement prussiens.
Après le Congrès de Vienne:
En 1815, le Congrès de Vienne rattache la Belgique aux Pays-Bas.
Sous le régime hollandais, l'ancienne abbaye de Saint-Laurent est d'abord aménagée en caserne: une garnison de mille hommes y stationne le temps qu'on agrandisse la citadelle sur les hauteurs de Sainte-Walburge.
De 1823 à 1825, l'endroit devient une prison militaire, puis le gouvernement, qui a repris la propriété des lieux, met les bâtiments à la disposition d'un industriel qui y installe une fabrique de mousseline.
De
l'indépendance belge à la fin du XIXème siècle:
En
1830, le gouvernement de la nouvelle Belgique indépendante rend à
l'ancienne abbaye de Saint-Laurent son destin d'hôpital militaire. Dès
1831, on y soigne les blessés du corps expéditionnaire français
venu aider au maintien de l'indépendance belge.
En 1839, des religieuses augustines de l'Hôtel-Dieu de Paris viennent y servir à la demande de la reine Louise Marie d'Orléans (épouse de notre premier roi Léoplod). On leur fait construire un couvent dans l'angle nord du domaine.
Ces hospitalières feront preuve d'un dévouement héroïque lors de l'épidémie de choléra de 1848.
Des
soeurs augustines resteront à l'hôpital militaire Saint-Laurent
jusqu'à la fin des années 1960.
Vue
de l'hôpital militaire en 1839 (on remarque aussi la baslique Saint-Martin
et les activités houillères de la région):
La «porterie» de l'hôpital militaire en 1870.
En 1893, alors qu'on aménage de nouveaux bâtiments pour une caserne d'artillerie, le porche datant du XVème siècle est sauvé de la démolition grâce à une pétition populaire.
La guerre 40-45:
En 1940, le personnel s'étant replié sur ordre dès le 11 mai, c'est la Croix Rouge qui gère l'hôpital malgré l'occupation allemande: aide aux familles des soldats, des prisonniers de guerre, des vicitmes des bombardements...
En septembre 1944, à la libération de Liège, les Américains installent à Saint-Laurent le «15th General Hospital» de l'US Army.
Des locaux de l'école Saint-Laurent toute proche sont réquisitionnés comme centre de rapatriement pour héberger les prisonniers ramenés d'Allemagne au fur à et mesure de l'avance alliée.
Une salle d'étude de l'Institut Saint-Laurent en 1944-45: la paille jonchant le sol sert de litière aux prisonniers rapatriés.
Le 24 novembre 1944, une bombe volante V1 souffle le bâtiment à rue. L'effondrement s'accompagna de l'incendie des réserves de la pharmacie. On déplore vingt-quatre tués.Après la guerre, les bâtiments de l'ancienne abbaye continuent de servir d'hôpital militaire, sous le nom de «Quartier Lieutenant-Médecin Joncker», en mémoire d'un héros liégeois de la guerre 14-18.
De 1948 à 53, ont lieu d'importants travaux de restauration, qui s'achèvent par le placement de grilles monumentales le long de la rue Saint-Laurent.
De nos jours:Depuis la fin des années 1990, les bâtiments de l'ancienne abbaye de Saint-Laurent ont été complètement restaurés. Ils n'abritent plus un hôpital militaire, mais le 32KDR, la 3ème Direction de la Division Infrastructure de l'Armée.
Il s'agit d'un ensemble architectural remarquable dont les éléments constituent les témoins de diverses époques, du XVème au XIXème siècle. Voici deux photos prises lors d'une visite à l'occasion d'une Journée du Patrimoine:
Le porche du XVème siècle vu de la cour d'honneur intérieure, dans laquelle sont entreposées des colonnes originales de la cour du palais des princes-évêques.